LA BIODIVERSITE EN PERIL

Publié le 09/05/2014
Catégorie : Dossiers sant

LA BIODIVERSITE EN PERIL

 

Saviez vous que le choix des variétés de légumes s'est considérablement réduit, au détriment des variétés anciennes, condamnées à disparaître ?


Des milliers de variétés de pommes de terre connues en Europe, des centaines cultivées autrefois en France, quelques dizaines offertes aujourd'hui sur les marchés, moins de dix dans la grande distribution. Même chose pour les tomates, les carottes, les haricots ou les fraises. Pourquoi une telle perte dans la diversité des goûts ? De la faute des consommateurs, qui ne sauraient plus reconnaître les différences et la multiplicité des usages ? Certes l'achat en grande surface, qui offre toute l'année, la même tomate, au même calibre, de la même couleur, avec la même absence de goût et de qualité nutritive, a fait perdre au " client " l'art de choisir ce qu'il aime et comment il peut l'accommoder. En effet la pomme de terre " King Edward ", la reine de la purée, sera trop farineuse pour une salade, alors que la " Corne de Gatte " en rondelles fera les délices des entrées automnales.

 

Pourquoi a-t-on fait disparaître les variétés paysannes ?

C'est la conjugaison de plusieurs facteurs, mais tous avaient le m^me but : accroître la productivité et la rentabilité de la filière agroalimentaire. Les supermarchés (grandes et moyennes surfaces) dépendent de trois ou quatre centrales d'achat, qui commandent aux coopératives des grosses quantités du même produit : chaque maraîcher- adhérent ne peut produire que ce qu'on lui commandera ; d'où restriction de la diversité de l'offre pour répondre à ce commerce hyper centralisé.

Mais aussi il faudra produire rapidement, le plus longtemps possible, un produit identique et évidemment au moindre coût. Oubliés les aléas du terrain, du climat, l'habileté du maraîcher, il faut des légumes capables d'être cultivés partout, en tout temps. On crée donc des variétés pour cela, mais comme il n'existera jamais un végétal capable de s'extraire des influences pédoclimatiques, alors on le cultivera dans un milieu artificiel à force d'engrais, de traitements et d'énergie fossile. Les variétés modernes devront donc être adaptées à l'agriculture industrielle. Les variétés de pays - il existe une multitude de pays -, sont inadaptable à cette agriculture dénaturée et devront donc disparaître. Pour accélérer ce processus, on met en place une réglementation qui favorise les unes au détriment des autres.

 

Le catalogue officiel des variétés cultivées

La première étape consistera à éliminer les variétés de terroir, rustiques, économes, mais réservées à une vente de proximité, en circuit court. Le catalogue officiel apparaît dans les années 50, dans un souci à l'époque, légitime. En effet, beaucoup de variétés portaient dans des régions différentes, des noms différents (synonymie) alors qu'au contraire des variétés différentes (ou proches) portaient le même nom (homonymie). Il fallait classifier tout cela, pour faciliter la circulation des semences entre les différents régions, car auparavant, avec les hommes, les graines circulaient peu et lentement, uniquement par l'échange de proximité, sauf quelques catalogues de semenciers. Il devint nécessaire de donner une garantie d'authenticité à un utilisateur lointain. Cela fut la fonction initiale du Catalogue Officiel. Mais rapidement les gestionnaires de cette liste de variétés connues tentèrent de mettre " bon ordre " dans cette profusion végétale. Les premières listes, par espèces, éliminèrent d'abord les variétés à très faible diffusion, mal connues, mal décrites : la moitié des variétés cultivées en France devinrent alors illégales. Le reste fut placé comme " variétés du domaine public ", prises en charge par l'Etat. Mais la reprise en main continua, vendre une variété du domaine public rapporte peu, car soumise à la libre concurrence alors que les variétés d'obtention sont plus avantageuses aux semenciers. Le catalogue éliminera donc toute variété du domaine public dont aucun mainteneur (les semenciers) n'assurera la multiplication.

L'Etat brade ainsi le patrimoine public : En 40 ans, 90% des variétés classés du domaine public ont disparu du Catalogue Officiel. De plus, les gestionnaires du Catalogue (les grands semenciers et ceux qui travaillent pour eux) ont introduit à coté de la description (appelée " distinction ") des critères d'homogénéité et de stabilité. Fini donc les variétés populations qui comportaient, à l'intérieur d'une dénomination, une variabilité qui permettait l'adaptation aux variations climatiques et aux déplacements.

Homogène et stable, cela signifie figé dans le temps et l'espace, mais aussi lié à une méthode de culture, le plus souvent faisant appel aux béquilles chimiques. Les variétés nouvellement inscrites aux catalogues deviennent de moins en moins rustiques et leur faiblesse rend hypothétique la reproduction de leurs semences par les maraîchers et les jardiniers. Peu durables dans le temps, il faut sans cesse les renouveler, donc acheter de nouvelles variétés au seul profit du semencier qui vend toujours plus cher ses nouvelles obtentions. Au contraire, les anciennes variétés, dont la conservation de la qualité de la semence était un critère de sélection, permettent de les réutiliser sur des temps longs, même si parfois il faut les régénérer en les cultivant dans d'autres conditions
(en altitude par exemple).

 

Les soi disants " hybrides F1 "

Comme il est difficile de contrôler la reproduction des êtres vivants, et qu'un jardinier peut toujours avoir l'idée de faire ses propres semences, les industriels de la semence et leurs chercheurs ont créé les hybrides F1. On a toujours inventé de nouvelles variétés, appelées abusivement " hybrides " car un véritable hybride botanique est le croisement entre deux espèces. Par exemple, en croisant deux variétés de carottes, l'une jaune de bon goût, l'autre rouge tardive, pour parvenir à stabiliser les critères rouge, de bon goût et tardive, il fallait plusieurs générations de sélection. Aujourd'hui, grâce aux biotechnologies, on fabrique en grande quantité, par des fécondations dirigées, des semences de première génération qui possèdent les qualités attendues (réelles ou inutiles !).

Mais si le paysan économe veut refaire sa semence après récolte, alors là, impossible avec les F1 ; car à la seconde génération il diluera dans les descendants les gènes de leurs qualités supposées. Pas de réutilisation de semence possible, monopole de la transmission des gènes par le semencier, à qui l'on devra chaque année, racheter des graines au prix fort. Consituant ainsi un marché captif et obligatoire ( par l'inscription au Catalogue).

Ces vingt dernières années, sur le Catalogue Officiel, on est passé de 20% d'hybrides F1 à 80% et, pour certaines espèces, à 100%. Il n'y a plus le choix, agriculteur bio ou pas, il faut acheter les variétés adaptées à l'agro-industrie.

 

Alors que faire ?

La sélection, la conservation et la diffusion des graines, tubercules et plants, étaient des pratiques traditionnelles indispensables à la vie paysanne et à l'autonomie alimentaire. Aujourd'hui nous sommes confrontés à la perte de ces savoir-faire et au désengagement de l'Etat dans la sauvegarde et le maintien du patrimoine génétique. Nous devons nous réapproprier ces connaissances et usages pour conserver, multiplier et consommer librement ces plantes qu que l'industrie agroalimentaire élimine.

Heureusement, une poignée de semenciers (biologiques pour la plupart) et quelques jardiniers passionnés ont conservé ce patrimoine vivant. Cette action d'inventaire de ce qui est à sauver doit être prises en charge par la collectivité publique car ce bien inaliénable doit rester un patrimoine collectif des communautés paysannes.

Ces variétés du domaine public doivent être l'objet de programme de sauvegarde régionaux en lien avec les communautés rurales qui les cultivent ou les ont cultivées. L'action de sauvegarde, inscrite dans la directive européenne 98/95/CE sur les variétés de conservation, doit être relayée au niveau local par des aides à la maintenance pour la diffusion des variétés de terroir ( maintenance assurée par des semenciers, des groupements de paysans ou de jardiniers). La diffusion de ces variétés décrites et inscrites gratuitement sur des listes régionales doit être libre ainsi que leur commercialisation à condition de respecter des règles sanitaires et d'authenticité adaptées à ce type de variété (variété - population, ni homogène ni stable, pour une agriculture à faible intrant). L'échange de don, l'expérimentation restant libres , seul le commerce sera soumis à cette réglementation assouplie. Il est temps que la loi évolue pour permettre aux agriculteurs de continuer leur travail d'adaptation et d'amélioration.

 

Il est urgent d'assouplir la réglementation

Il est temps que la recherche scientifique reconnaisse la valeur du travail traditionnel des communautés paysannes, réintroduisant ces variétés anciennes dans les programmes d'évaluation et de sélection ; et qu'elle le fasse en collaboration avec les paysans qui les cultivent. Mais il faudra surtout reconnaître que pour une agriculture nourricière et économe, il faut des variétés adaptées aux conditions pédoclimatiques locales.

Donc, qu'il y a nécessité à une plus grande diversité dans les champs et les assiettes. Le catalogue officiel est fait pour les variétés industrielles. A coté de lui, une autre liste, avec une procédure d'inscription simplifiée et gratuite, soumise à d'autres critères pour une production paysanne, artisanale ou jardinière doit être ouverte. Mais avec des moyens publics pour assurer la conservation, la maintenance et la diffusion de ce patrimoine commun.

En plus de cela, le travail de sélection dans les champs doit être reconnu et faciliter par le libre-échange des semences, sans réglementation, si ce n'est le respect des règles sanitaires et le non-commerce. Le droit de faire sa semence doit être étendu de l'individu à la communauté rurale car un paysan, un jardinier peut être dans ce cas fournisseur d'un groupe et rémunéré par lui à ce titre.

Comme toujours, les réglementations orientent vers l'uniformisation de l'offre, la restreignant à ce que propose les lobbies et les puissants Des variétés d'obtenteur, nous sommes passés à aux " hybrides F1 " des labos de recherche pour arriver maintenant aux OGM réalisés par quelques firmes internationales. Si nous ne voulons pas connaître une agriculture où il ne subsisterait que 3 ou 4 variétés par espèces, détenues par les monopoles de l'agrochimie, il nous faut obtenir rapidement une modification en profondeur de la réglementation français et européenne qui interdit la biodiversité dans les fermes et les jardins.


Christian Sunt

Président de l'association " fruits oubliés ",
Vice-président du réseau Semences paysannes